vendredi 27 février 2015

COLLABORATION AVEC F.L.B. (FRED LE BERRE)





        Une collaboration qui s'achève 
"en chien de faience"










   Le projet proposé à Fred le Berre (FLB) s'était initialement résolu, d'un commun accord, par l’adaptation d’un scénario original défini et arrêté dans sa composition générale et ses intentions. Il était entendu qu' à la signature du contrat, une fois le projet accepté, FLB avait toute liberté pour choisir les modalités scéniques et le rythme propre à son découpage sur les intrigues de mon récit, à la condition qu’il respecte l’intégrité spirituelle des protagonistes représentant l’hindouisme (Gîtâ, Bennett etc.) et celle de Hajjî, le Commandant de l’armée de résistance afghane (authentiquement musulman) contre la déviation terroriste des talibans. Les données de ce « cahier des charges », comprenant également l’exclusion de toute scène susceptible de comporter des plans équivoques ou pornographiques, n’étaient pas négociable.
  Sur le premier tome, à l’exception d’une séquence qui me paraissait improbable (remplacée par celle avec les deux clochards du Pont-Neuf) et la réécriture de quelques répliques,  peu de chose ont été modifiée sur le découpage effectué à partir du synopsis original.
    Il est important, malgré tout, de préciser que pour bien faire, il eut été préférable de travailler ensemble le découpage, ce qui aurait favorisé une plus grande implication de la part de mon collaborateur et la résolution de tout désaccord sur  les détails de l’histoire. Malheureusement, la rétribution allouée en « avance sur droit » par l’éditeur ne permettait pas cette étape qui aurait nécessité évidemment, de la part de Le Berre, beaucoup plus de travail et de disponibilité.

    A la sortie du tome 1, La Danse de Kali, mon adaptateur n’a émis aucune remarque particulière à sur le résultat de notre collaboration.
    Il faut mentionner, qu’après ce premier album, suite à ses mauvaises ventes*, l’éditeur prit la décision de réduire à deux tomes ce qui avait été élaboré pour trois. Fred Le Berre dût refondre la structure du récit, couper et/ ou réduire de nombreuses séquences.
  Sur le deuxième (et dernier volet augmenté de 16 pages), quelques interventions ont été nécessaires sur les dialogues. Il m’a fallu également modifier des séquences, soit pour en éliminer certaines lourdeurs, soit pour les recentrer sur l’idée générale de mon récit ; rectifier notamment tout ce qui pouvait trahir l’esprit traditionnel des sociétés orientales – du moins ce qu’il en reste –.
     Cependant, une quinzaine de pages avant la fin, Le Berre voulant privilégier l'importance de son intrigue sur la conclusion de l’histoire (avec laquelle devait s'articuler la « cause finale » du récit), me livrait son découpage « au compte goutte ». Ce procédé ne variait pas à mesure que l’on se rapprochait de la fin ; il aurait voulu me subtiliser la vue d’ensemble qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Voyant venir l’irréparable, je lui demandai (avec Le Directeur éditorial)  la totalité du scénario, ce que je finis par obtenir sur les sept dernières pages – moins les deux dernières –. Un fois terminée la longue séquence du combat dans l’hélicoptère russe, il ne restait plus, hélas, l’espace nécessaire pour la conclusion du récit ni pour le raccord avec la scène finale qui devait comporter initialement au moins quatre planches.

     Dans l’urgence, je dû réduire le dénouement du récit à deux images seulement, contraint d’enchainer directement sur la scène de clôture où l’on voit Richard Bennett saluer ses compagnons et se diriger vers "le Seuil de l’Agarttha", ce qui permettait au lecteur, remercié dans un dernier plan significatif, d'intégrer l"évocation de l’illustration de la couverture**. 
    
Michel Rouge


* Ce qu'on appelle maintenant un bonne vente, n'excède guère le seuil des 8000 exemplaires, ce qui est une situation complètement invraisenblable dans laquelle seuls les éditeurs peuvent s'y retrouver. D'où la remarque de certains auteurs ironisant sur les éditeurs qui ne sont plus maintenant que des "banques" devenues  irresponsables ( l'un d'entre eux est  d'ailleurs un ancien banquier). 

** A ce sujet, il m'a paru aller de soi de ne pas évoquer des éléments de la Science sacrée qu'il est innoportun de publier dans le cadre de l'expression en bandes dessinées. Ceux que le sujet interresse peuvent  toujours avoir recours aux ouvrages publiès par les auteurs faisant autorité ;  notamment, Le Roi du Monde de René Guénon aux Editions Gallimard, et, pour la compréhension profonde de notre "situation géopolitique" actuelle, du même auteur : Le Règne de la quantité et les Signes des Temps (Gallimard). Pour l'aspect fictionnel, je dois la première idée de ce scénario au troisième volume (Les Visages immobiles) de la trilogie "romanesque" de Raymond Abellio (également chez Gallimard).



























  

mardi 27 janvier 2015

KASHMEER T. II Les Têtes noires
























CONTEXTE

Le monde occidental moderne n’est pas une civilisation mais bien une gigantesque entreprise dont la principale fonction est de détruire toutes les civilisations traditionnelles. Une fois qu’il y sera presque parvenu, entrainé par son mouvement propre, il n’aura plus d’autre issue que de s’autodétruire et disparaître. Nous disons presque parvenu car, en réalité, son action ravageuse ne pourra rien contre ceux des hommes qui veilleront, obscures, durant la longue nuit solitaire. Ces « Têtes noires » traverseront l’épouvantable tourmente jusqu’à ce que se lève l’aube d’un nouveau cycle humain. Ils apparaissent furtivement dans cette histoire qui n’est seulement qu’une bande-dessinée…
Des signes, aujoud'hui, apparaissent tout autour de nous  pour nous avertir qu'il se préparent des évènements d'une ampleur que peu soupçonne et qui seront sans précèdent. 







L’origine de l’expression « Tête noire » est inconnue. La portée de cette désignation symbolique s’étend à tout un peuple ayant une situation «centrale» en rapport avec le Centre du Monde ; « l’Agarttha » de la tradition hindoue, la « Terre noire » (Kêmi) de la civilisation de l’Egypte ancienne ou l’ «Empire du Milieu » pour la civilisation chinoise.













Après l’attentat perpétré à La Défense, premier quartier d’affaires européen, les services secrets français surveillent de très près Paul Stevens. Rongé d’inquiétude, après la fuite soudaine et inexpliquée de Gîta Bennett, Stevens décide de poursuivre un seul but : dissiper le doute qui l’a envahi sur sa véritable identité, en partant immédiatement pour New-Delhi. Ignorant la manipulation dont il fait l’objet par les services secrets, il va entreprendre un périple semé d’embûches qui le mènera jusqu’aux confins du Cachemire.

Quel peut bien être la nature de ses épreuves qui semblent se mettre en place pour des objectifs de politique occidentale inavoués ?

L’amour éprouvé pour Gîta méritera-il la protection des « Têtes noires », ces hommes étrangers aux vicissitudes du monde et doués de pouvoirs singuliers que le destin a mis sur sa route ? Ces derniers lui communiqueront-ils la force nécessaire permettant d’utiliser ses ennemis en sa faveur ?

























vendredi 14 novembre 2014

ENTRETIEN AVEC JEAN CHRISTOPHE CHABANNE (3)




LE TEMPS DES IMPOSTURES

  






J. C. Chabanne
L’idée principale de votre série Kashmeer est de dénoncer justement l’hégémonie occidentale qui écrase tout et en l’occurrence les traditions  indiennes ?

M. Rouge
Oui absolument ! Dès le départ Je prends le prétexte d’un occidental qui réalise l’imposture de la culture dans laquelle il évolue. C'est-à-dire une culture destructrice et anti-spirituelle. Initialement, mon idée était de prendre un étudiant en littérature, mais Le Berre a préféré en faire un scientifique pour donner plus de contraste et justifier l’intérêt des Services secrets. Notre personnage, Paul Stevens, fait ses études dans une école de chimie à Paris et s’intéresse beaucoup à l’intellectualité hindoue. Par exemple, il aime les échecs (qui nous viennent des Indes), mais il s’interresse surtout à la culture indienne en général et il rencontre justement une indienne, plus précisément, une métisse (dont le père, Richard bennett, fils d'un haut fonctionnaire anglais, a vécu toute son enfance à Kaboul). Après quelques manipulations effectuées par le réseau de l’un de ses proches amis étudiant, il réalise qu’il est piégé dans un circuit des services de renseignement qui tente de l’utiliser en tant que chimiste, puisqu’il a mis au point un explosif extrêmement efficace qui intéresse de près le contre-espionnage français. Ces derniers veulent manipuler Paul et, voyant qu'il leur échappe, ils tenteront de le créditer d’un attentat qu’il n’a évidemment pas commis. Dans le tome II, Les Têtes noires, il sera pris entre le jeu du contre-espionnage et sa recherche désespérée de Gîta, la jeune métisse qui a mystérieusement disparu à la fin du premier album et dont il s’est fortement épris. Richard Bennett, le père de cette étudiante indienne,  est parti   en Inde à la fin des années 60, après avoir rejeté entièrement la culture de son père. A travers toutes sortes de pérégrinations dans le nord de l' Inde, puis au Cachemire, le jeune français va alors tenter de retrouver cette femme en partant à la recherche de sa famille dont il ne sait strictement rien. Voilà pour l’histoire. Mais, j’ai voulu mettre la dedans une dénonciation directe de ce que font actuellement les services français en accointance avec les services américains. Ces malfaisants sont capables de faire des choses véritablement sinistres dans le but de déclencher des conflits ethnocidaires et de s’ingérer dans les affaires du monde. Aujourd’hui les dirigeants américains veulent imposer leur vision de l’existence et n’hésitent pas pour cela à semer la terreur partout là où ils le peuvent sous le prétexte fallacieux d’amener la démocratie. Aujourd’hui, un nombre grandissant de personnes se rendent compte que derrière cette prétendue démocratie se cache le dollar et une culture des instincts les plus bas. Certains, parmi ces gens qui refusent de se soumettre au dictat des nations dominantes, savent qu’il s’agit d’une guerre contre tout ce qui représente l’« orthodoxie traditionnelle », en l’occurrence l’Islam traditionnel (et non les déviations que les médias nous montrent) lequel aujourd’hui, est une cible prioritaire en raison de sa vitalité et de la résistance naturelle de sa communauté dans tout le monde musulman. Bennett fait partie de ces rares personnes qui ont non seulement pris conscience de cet état des choses, mais, en ont également tiré toutes les conséquences. Ors, Paul Stevens, lui non plus, ne veut pas entrer dans le tissu de ce monde moderne ou (post-moderne comme le nomment maintenant quelques idéologues) et sa rencontre avec Gîta sera l’occasion d’en sortir et de trouver sa voie. Il affrontera pour cela queques épreuves au sens propre du terme.

J. C. Chabanne 
Ces éléments seront dévoilés dans le second tome qui sortira bientôt ?

M. Rouge 
Concernant la « culture hindoue », je n’ai glissé que des informations très générales. Mais le lecteur comprend que Stevens, théoriquement, connaît bien l’Hindouisme ; il sait ce qu’est le Tantrisme. On peut le comprendre notamment lors de la séquence où il étudie le sanskrit à l’INALCO (dont j’ai restitué fidèlement les locaux, rue de Lille). Il a saisi l’importance des sciences traditionnelles encore vivantes aujourd’hui, en Inde et au Cachemire ou ailleurs dans des cercles plus restreints et encore préservés, comme jadis le soufisme en Afghanistan, auquel je fais allusion dans la rencontre de Stevens avec le commandant afghan Hajjî. Vous savez sans doute que les échecs nous viennent des hindous, mais également, les sciences cosmologiques, la notation arithmétique, l’architecture etc. De nombreuses racines des langues grecques et latines et autres langues dites indo-européennes proviennent du sanskrit. La Chine et l’Inde sont les berceaux de « La Science traditionnelle » qui, elle-même, est à l’origine de toutes les sciences occidentales de l’époque médiévale, et aussi de celles qui sont complètement dégénérées comme les sciences modernes. Dans Les Têtes noires, le second tome qui va bientôt paraître (peut-être fevrier 2015), on découvrira les épreuves qu’affrontera Stevens pour mériter Gîta, et partant, son « initiation Tantrique ».

J. C. Chabanne 
Vous êtes à l’initiative de toute l’histoire de « Kashmeer » ?

M. Rouge 
Oui, Le projet date d’il y a presque vingt ans. J’avais dessiné dix pages à l’époque où Greg me livrait ses scénarios au compte goutte. J’en ai posté deux sur ce blog qui ont étés mises en couleur par mon fils (Corentin Rouge), mais ce projet, qui s’inspirait d’une idée extraite du roman Les Visages immobiles de Raymond Abellio était encore un peu confus et manquait d’organisation. J’ai donc fait appel à Fred Le Berre qui a repris l’ensemble et découpé le récit. Nous avons également travaillé tous les dialogues.



J. C. Chabanne :
Pour vous, la réalisation de ce second volet se fait dans la douleur. La série risque de s’arrêter là ?

M. Rouge :
Effectivement, ça n’a pas tellement marché et l’éditeur a décidé de passer de trois tomes à deux. Mais ce qui est réellement dommage, mais très significatif sur le fond, c’est que l’histoire n’intéresse que vraiment très peu de monde. Ce genre de récit aurait peut-être eu plus de succès dans les années soixante-dix, comme ceux que Cosey commençait à produire à l’époque.

J. C. Chabanne :
« Kashmeer » est un projet avorté alors ?

M. Rouge :
Non, l’histoire se termine avec second tome, Les Têtes noires. Il faudrait un miracle pour que les consommateurs de bandes dessinées lisent enfin ce qui remet en cause l’idéologie ambiante à laquelle ils sont complètement identifiés. Il est vrai que ce que nous racontons ne va pas dans le sens de l’histoire puisque nous mettons en scène les manigances et autres impostures des états dominants. Je vous ferais remarquer que ces « manigances et autres impostures » qui se concluent toutes actuellement par des destructions délibérées à l’arme lourde de l’Orient géographique, ne suscitent guère de réactions, et c’est peut-être ce qui, pour moi, est le plus inquiétant aujourd’hui. Cela permet d’ailleurs de mesurer aussi l’extraordinaire puissance de la propagande médiatique. J’essaye aussi de montrer ce qu’est l’Orient par rapport à la grossièreté occidentale. Pourtant, durant un temps, pendant les années soixante-dix, on a vécu un climat de mode avec l’Orient, l’Inde etc. Mais le "mouvement" contre-culturel de cette époque venait des anglo-saxons, il était composite et superficiel, et sur le fond, constitué de protagonistes d’une ignorance crasse, tels ceux qui "faisaient la route" à la fin des années soixante. Maintenant tout est inversé, sauf l’ignorance crasse qui s’est mondialisée. Pour schématiser, le projet des Etats-Unis (ou plus exactement du « contre-empire ») consiste, dans un premier temps, le nôtre actuellement, à mettre aux pas l’Orient géographique sans se préoccuper de sa « civilisation » ni de ses peuples, et, dans un deuxième temps à venir, de le liquider définitivement pour le remplacer par des sujets consommateurs de produits exclusivement industriels, en clair : détruire le monde traditionnel pour imposer, à l’échelle mondiale, cet « homme nouveau » que tout le monde sent venir, cet individu interchangeable, sans aucune dimension spirituelle, au service exclusif de la machine financière internationale… Cela s’appelle un désastre, au sens rigoureusement étymologique du terme (c'est-à-dire ; "délaissé par les astres").  N’est-ce pas les hindous qui disent : « Quiconque sacrifie à un dieu devient la nourriture de ce dieu » ?… C’est d’ailleurs précisément ce type de « chute » que la tradition hindoue, et elle n’est pas la seule, a prévu depuis des millénaires avec la théorie des Cycles humains et des quatre Ages de l’humanité décrites dans les Puranas.

J. C. Chabanne :
Comment vous projetez-vous dans l’avenir ?

M. Rouge :
Vous savez, il ne faut pas trop compter sur le soutien des éditeurs. Aujourd’hui on ne les intéresse que dans la mesure où on est susceptible de vendre au-delà de dix-mille exemplaires. Mais dix-mille, ce n’est rien. On ne vit pas avec ça. Un dessinateur ne commence à respirer normalement qu’en franchissant la barrière des trente ou quarante-mille exemplaires. En dessous de dix-mille, ce n’est plus possible. Le Berre est très déçu, mais par ailleurs, il peut consacrer son temps pour d’autres activités qui lui permettent un autre salaire, ce qui n’est guère possible pour le dessinateur qui doit passer beaucoup plus de temps que le scénariste à la réalisation d’un album. J’ai apporté le plus grand soin à ces deux volumes de Kashmeer, et ce que nous avons réalisé avec Le Berre est, à mon point de vue et de très loin, le plus intéressant au regard de tous mes autres titres.
























dimanche 2 novembre 2014

ENTRETIEN AVEC JEAN CHRISTOPHE CHABANNE ( 2 )






LA FIN DES ILLUSIONS







J. C. Chabanne

Les deux tomes de Shimon de Samarie auront signé en 2005 une sorte de retour de Michel Rouge dans le monde de la BD ?


M. Rouge
Je voulais en finir avec le contemporain en B.D. Je désirais revenir dans notre passé, comme à l’époque des « Ecluses », mais en Orient cette fois. J’avais alors un projet sur l’Inde qui aura mis finalement beaucoup de temps à se réaliser, mais entretemps, Maximilien Chailleux des Humanos m’a fait rencontrer Fred Le Berre pour un projet sur l’antiquité (juive en l’occurrence), et ça m’a plus tout de suite. Non parce que c’était l’antiquité juive mais parce que c’était l’antiquité tout court. Ça m’intéressait de voir ça en bande dessinée, avec un petit nuage quand même : une enquête policière menée par un “inspecteur rabbin”, à cette époque, est plutôt improbable. Il y avait bien sans doute une sorte de « police » comme dans toutes les civilisations traditionnelles, mais certainement pas d’enquête, au sens moderne, sur la mort d’un homme quelconque. Cet aspect me déplaisait un peu mais j’ai pris du plaisir à dessiner cette histoire à cause du climat de cette époque. Il y a eu trois tomes, mais le problème, c’est que ça n’a pas vraiment pris auprès du public. Mes lecteurs habituels (ceux de Comanche, de Marshall Blueberry etc.) n’ont pas suivi. Je vais même vous raconter une anecdote savoureuse : après la sortie du troisième volet, j’interroge Fabrice Giger, le directeur des Humanos, pour déplorer qu’on n’ait eu aucun écho intéressant dans la presse spécialisée BD, ni aucune répercussion dans une certaine revue, dont j’ai oublié le nom, connue pour être sous obédience de la communauté juive ; et, il m’a répondu « Oui, oui, nous les avons contactés mais ils n’ont pas voulu donner suite parce que les auteurs n’étaient pas juifs ! » J’imagine, en toute logique, que ces gens là s’imposent la même réserve à l’égard des auteurs juifs qui dessineraient des “histoires non juives”…passons. Dans le second tome, il y a de longues séquences qui se déroulent dans la tribu des Esséniens où Le Christ a, dit-on, passé du temps avant les trois années de son Ministère messianique. J’avais dû reconstituer, dans le cadre de l’enquête menée par Shimon, un monastère essénien à partir de quelques documents, ce qui m’avait pris du temps. Mais cette reconstitution n’a pas même pas intéressé les chrétiens dont je n’ai vu aucun compte rendu, à l’exception d’une intervention très élogieuse de Guy Lehideux sur Radio-courtoisie ! Moi qui suis totalement allergique au nationalisme sous toutes ses formes, c’est piquant, non ?... Côté distribution, le travail des Humanos a été à peu près inexistant. On ne voyait l’album nulle part. La série est passée complètement inaperçue.




J. C. Chabanne

Comment vous avez travaillé sur ces albums ?

M. Rouge
Le premier tome a été entièrement encré à la plume et au pinceau, mais les tomes deux et trois ont été finalisés au crayon. Je procédais par photocopies, j’envoyais le montage de la page à la photogravure et ça me revenait comme des planches noir & blanc ordinaires, il n’y avait plus qu’à mettre la couleur comme dans le procédé habituel. Depuis, pour Kashmeer, je fais un crayonné définitif que je saisis directement dans Photoshop pour le traitement du trait et de la couleur. Sur le plan du scénario, j’ai découvert en Le Berre un compagnon de travail très agréable, ouvert et acceptant facilement les améliorations sur les dialogues, alors même que son talent de dialoguiste est déjà nettement supérieur à la moyenne.

J. C. Chabanne

Les deux albums de Shimon de Samarie sont aussi signés à la dernière planche Corentin Rouge.

M. Rouge
Oui, c’est mon fils qui a fait les couleurs, il m’a aidé aussi occasionnellement pour le dessin. Maintenant c’est un auteur de bande-dessinée à part entière ; il vient de terminer un album de la série « XIII » dont la sortie est prévue pour 2015.






(A SUIVRE)…




lundi 27 octobre 2014

ENTRETIEN AVEC JEAN CHRISTOPHE CHABANNE ( I ) *









L'INVERSION 68 DES ANNEES MITTERRAND








J. C. Chabanne
Les Ecluses du Ciel  est la série qui vous a révélé au public ?

M. Rouge
A l’époque où j’ai commencé Les Ecluses, j’étais en relation avec Rodolphe. Auparavant, nous avions réalisé Les légendes de l’éclatée, une histoire de science-fiction un peu spéciale de soixante pages. La continuité avec Rodolphe était donc logique. Je ne connaissais que lui à l’époque, en dehors de Lob qui m’avait refusé Le Transperceneige suite à un essai de deux planches commandé par l'intermédiaire de Mougin qui venait de fonder la revue (A Suivre)... chez Casterman. Entre temps, j’avais fait un stage chez Jean Giraud et encré quelques pages de La longue marche. Donc, Rodolphe m’a présenté le projet et j’ai accepté. A la fin du troisième album, j’ai compris que devais mettre un terme à cette aventure. Reste qu’au niveau du dessin, j’y ai fait mes premières armes. Mais, au fond, je désirais  travailler sur quelque chose qui ait plus de sens. L’histoire de Rodolphe était l’adaptation d’un conte sur la ville d’Ys, traitée d’une manière assez simple pour les adolescents. Par contre, les trois albums se sont bien vendus, surtout en Bretagne ; finalement, chaque titre a cumulé 40.000 exemplaires, (ce qui serait plus qu'un simple succès aujourd’hui), d'autant qu'il n'y avait aucune violence gratuite. Par ailleurs, ce que je déplore de plus en plus dans la pratique courante de la relation scénariste-dessinateur, c'est l'absence de toute collaboration possible au niveau du scénario. Le dessinateur devrait être plus qu'un simple exécutant, et travailler de concert avec le scénariste ; un scénario doit s’adapter au fur et à mesure, selon les situations ressenties par le dessinateur, même si les grandes lignes sont définies une fois pour toute. Avec Rodolphe, Cothias, et Greg, quand le scénario est écrit, c'est devenu une totalité inaliénable ; on ne peut plus toucher un mot. Pour moi, il manque là quelque chose de substanciel.


J. C. Chabanne 
Connaissez-vous François Allot, le dessinateur qui a repris la série ?

M. Rouge
Oui je l’avais rencontré. Il espérait, avec cette reprise, avoir un travail régulier. Il était assez lent, encore plus que moi, mais rempli de bonne volonté.

J. C. Chabanne
Avez-vous lu la suite de la série ?

M. Rouge
Non ! De même que mes trois albums, je ne les ai jamais relus ! A part quelques planches isolément, comme ça, de temps en temps… Je me suis d’ailleurs rendu compte que ce n’était finalement pas aussi mauvais que je me l’étais imaginé alors ! Par contre, j’ai relu des passages de mon travail sur Frontière sanglante  (Marshall Blueberry) avec Giraud, et là je suis resté étonné de la performance narrative, non pas le scénario, que je trouve au fond plutôt insignifiant. Pour la mise en page, Giraud m’avait donné un cahier d’écolier avec toutes les pages « roughfées » ; j’ai repris minutieusement toutes les indications. Giraud est aussi un grand technicien du découpage. Personne n’est au dessus de lui à ce jour… sauf peut-être, d’une certaine manière, le dessinateur de Largo Winch. Sur le plan du découpage, on peut même dire que Francq est parfois plus serré et efficace. Par contre son dessin n’est pas très beau. Il reste au service de sa narration, sans plus. Imaginez un découpage de Francq avec un très grand dessinateur, ça donnerait quelque chose de remarquable !


J. C. Chabanne
Au début des années 80, il y avait peu de séries dites d’Heroic Fantasy. Est-ce que votre travail sur Les écluses…  a joué un rôle précurseur ?

 M. Rouge
Je ne pense pas. A l’époque il y avait La Quête de l’Oiseau du temps qui était en gestation, A cette époque, je fréquentais Loisel et Le Tendre et je connais bien leurs conceptions des choses. Contrairement à eux, l’Heroic Fantasy n’est pas du tout mon univers, je n’y crois pas. Tout ce qui est merveilleux, fantastique, science-fiction, d’une façon générale, je ne marche pas. Je ne suis pas du tout motivé graphiquement par l’imagination. Ce sont les personnages et les décors dits « réels » mis en page comme s’ils étaient filmés qui m’intéressent vraiment. Les Ecluses du ciel n’ont donc rien de précurseur, cette histoire se voulait fidèle à un conte, comme la série Les Héros cavaliers, sur le plan formel, se voulait fidèle à une époque. Je ne désirais rien inventer, juste restituer un récit dans un climat réaliste.






J. C. Chabanne
Comment s’est passé la reprise de Comanche avec Greg ?

M. Rouge
Quand Michel Greg m’avait appelé, j’avais cru à une blague de mon ami le dessinateur Frédéric Garcia qui passait son temps à nous faire des appels téléphoniques en imitant des voix... Après les « Héros cavaliers », ma technique était devenue assez réaliste pour passer aisément au western. Les trois premiers Comanche sont graphiquement mes meilleurs albums. La collaboration s’est très bien déroulée ; il fallait seulement accepter de ne même pas changer une virgule aux dialogues. Avec Rodolphe, c’était la même chose, comme je viens d'y faire allusion, mais on aurait pu améliorer, contrairement aux dialogues de Greg. Les textes de Cothias sont assez savoureux, mais c’est un peu de l’esbroufe. Greg, par contre, était un vrai dialoguiste. Relisez avec attention, vous verrez, c’est très bien écrit ! Il faut remarquer que c'est un fait rare en bande-dessinée. A part le genre humoristique, les dialogues des récits réalistes sont plutôt moyens. Van Hamme fait parti des rares exceptions. 

J. C. Chabanne 
Est-ce qu’il est difficile de s’adapter aux héros de Hermann ou de passer derrière son style de dessin plus particulier ?

M. Rouge
Non pas du tout parce que Hermann n’est pas de mon école. Je n’ai repris que le physique des personnages, je ne me suis référé à aucun dessin d’Hermann. D’ailleurs, on me l’a reproché mais je n’ai pas sa technique particulière. Il a une manière de raconter qui est très fluide, très performante, et il est un des meilleurs raconteurs d’histoire, mais, sur le plan graphique, je ne pouvais pas m'en m’inspirer.

J. C. Chabanne 
Reprendre une série signifie se mettre en danger dans son travail face aux critiques des lecteurs ou aux comparaisons de style ?

M. Rouge
Je ne me suis jamais préoccupé de cela. Autant Hermann est un auteur remarquable, autant c’est un dessinateur qui ne m’impressionne pas du tout… dans le sens où son dessin est plutôt commun. On peut même dire qu’il n’est pas très beau. Avec la référence" giresque",  on peut avoir le sentiment d’être en mesure de reprendre n’importe quoi. Il faut se souvenir, qu’à cette époque, chaque nouvel album de Blueberry était un évènement. Giraud, était une référence majeure. Je lui avais même fait part de mon désir qu’il fonde un atelier et forme des dessinateurs ; mais il était trop indépendant d’esprit, il n’a jamais voulu rentrer là-dedans.

J. C. Chabanne
Cinq tomes de Comanche avec Greg et le dernier pour finir la série s’est fait avec Rodolphe ?

M. Rouge
Je n’ai même pas eu de choix à faire, c’est lui qui s’est imposé. Je ne sais pas comment il y est parvenu, je n’ai rien eu à dire mais, pour ce qui me concerne, j’aurais aimé que ce soit Van Hamme. Greg et Van Hamme étaient amis. Dargaud a dû le contacter mais il a refusé. Il avait sans doute ses raisons… ça ne l’intéressait pas. C’est ainsi que Rodolphe a repris Comanche, contre toute attente, parce que je n’aurais jamais imaginé Rodolphe sur un western. Au niveau des dialogues ça a chuté, sinon pour l’histoire elle-même, il s’en est sorti de manière très honorable.

J. C. Chabanne
Vous avez répondu à l’appel au secours de Jean Giraud  pour finir le troisième volet de Marshall Blueberry après la « trahison » de Vance.

M. Rouge
Absolument ! C’est tout à fait ça ! Il était très mécontent que Vance ait abandonné Marshall. Il m’a appelé après avoir choisi avec Vidal parmi plusieurs auteurs. Vance est un grand dessinateur mais son dessin n’est pas du tout évolutif. C’est plutôt une écriture fermée et codée de façon très systématique comme Graton ou Hubinon. Il m'était absolument impossible  de reprendre ce style de dessin, d’ailleurs Giraud ne me l’a pas demandé. Au début, il était un peu inquiet mais, je lui montrais tout ; je n’encrais qu'après qu’il ait vu le crayonné. C’était un enseignement définitif. On apprend beaucoup sur un découpage de Gir.





La Danse de Kali, série KASHMEER, p.17. 









*Propos recueillis en aout 2014 par J.C. Chabanne, mis en ligne en Octobre 2014 sur le site Actua. BD.





(A SUIVRE)…












dimanche 26 octobre 2014

L'ORIENT INCOMPRIS








           Les aventures du Mulla Nasruddîn (un projet qui date de 20 ans, toujours en attente). Seul Claude Moliterni avait manifesté un intérêt sincère à l'idée de publier des contes arabes, mais l'occasion ne s'est  jamais présentée. Le responsable des éditions Dargaud, à l'époque, a considéré, quant à lui, que des contes de trois à quatre pages n'étaient pas "vendeur". Je pense que c'était une manière de dire que cela ne l'intéressait pas. Casterman, toujours à la même époque, manifesta aussi un certain intérêt pour les pages mais déclina l'idée de publier des contes pour me proposer une adaptation de l'un des romans de l'écrivain libanais Amin Malouf. Pour le coup, c'était moi qui n’étais pas intéressé car je désirais sortir de la "collaboration servile", c'est à dire exécuter en séquences plans et dialogues un scénario déjà complètement achevé.





Aquarelle sur encrage à la plume